( 8 mars, 2013 )

Danser, respirer, recommencer

Danser. Danser quand ça va mal. Quand il s’éloigne, quand on ne comprend pas pourquoi. Danser quand on arrive à peine à respirer tellement ça fait mal de le sentir si loin alors qu’il est là, juste à côté. Quand on ne fait plus attention à rien, quand on vit sans en avoir conscience, quand on se maintient à la surface car on a tellement peur de ne jamais réussir à remonter si l’on se laisse submerger. Danser avec l’énergie du désespoir. Danser à en avoir mal dans chaque muscle de notre corps; c’est la seule douleur que l’on peut réellement maîtriser. Danser pour ne plus penser, pour s’abandonner. Couler. Danser pour oublier, mais danser pour sentir que l’on est vivant. Encore.

Tout le reste devient réflexe. Je respire, je vis en mode automatique. Je ne pense plus. Je sais que si je me mets à penser, à réfléchir, c’est foutu. Danser pour s’empêcher de penser à tout ce qui fait qu’il n’est pas ce que je voulais. Il n’est pas la personne que j’attendais. Je le sais, mais je refuse de le reconnaître. Reconnaître qu’il est banal, qu’il est juste un homme de passage, c’est admettre un échec de plus, et des échecs, j’en ai déjà connu assez pour toute une vie. Danser pour se fondre dans les mouvements, pour oublier tout ce qui n’est pas tempo, musique, rythme et intensité. Je ne vis pas, je survis. Je le sens partir loin, il est dans son monde, sans moi. Nous avions le même, de monde, avant. Avant. Tout est toujours beau au début, cette histoire ne faisait pas vraiment exception à la règle. La seule exception était l’espoir que je plaçais en nous. Je voulais retrouver les émois d’adolescente, l’amour vrai, pur, que rien n’entache, celui qui donne des frissons, des papillons et des étoiles dans les yeux. Je voulais un deuxième premier amour, avec la maturité que les échecs m’ont apporté. A la place, j’ai une histoire bancale, un homme fuyant, distant. Au temps pour l’amour fou.

Danser pour survivre, jusqu’au jour où on commence à reprendre pied, petit à petit. Je me rends compte que ma situation n’est pas si grave qu’elle en avait l’air. C’est juste une tourmente amoureuse de plus. Se remettre à respirer, à vivre. Abandonner le pilotage automatique et reprendre les commandes de son existence. Réapprendre à vivre en quelque sorte, ré-apprivoiser l’espoir. Danser pour prendre conscience d’un cœur qui bat, pour constater qu’on s’est relevé une fois de plus, et qu’on se relèvera encore. Puis un jour, un coup de fil différent des autres, c’est le moment de vérité : excuses ou rupture ? Pardon ma chérie, je regrette, j’étais ailleurs, ou bien excuse moi, ça ne marche plus, c’est fini. Je vais au rendez-vous et j’aperçois sa silhouette voutée. Ce sera donc la deuxième option. Je prends sur moi, je l’écoute me débiter un tas de raisons, plus débiles les unes que les autres. Je retiens ma colère quelques heures, je la transforme en une émotion plus calme mais également plus intense. J’en fais des mouvements, je choisis une musique sombre et dérangeante pour me décharger de toute cette tristesse et cette rancœur qui m’a accablée pendant ces quelques jours qui m’ont semblé être une éternité. Danser pour se purifier. Pour laisser partir ces sentiments négatifs qui m’habitaient.

Une rupture amoureuse ne signifie pas la fin du monde, loin de là. Comme à chaque histoire, il a emporté un petit bout de moi avec lui, créant ainsi un vide, une blessure qui ne disparaitra jamais tout à fait. Ce sera comme une cicatrice. Plus tard, dans des années, je fouillerai mon cœur à la recherche de ce vide et je constaterai qu’il est encore là. Comme une cicatrice, il constituera le souvenir d’une vieille blessure qui n’est plus douloureuse mais qui continuera à susciter de la tristesse et qui déclenchera toujours un petit pincement au cœur. Comme toujours, je me réfugierai dans la danse. Danser quand tout va mal, mais également danser quand on est heureux. Danser pour célébrer la vie, pour transmettre un instant de bonheur, parfois fragile, mais un instant de bonheur quand même. Danser pour s’émerveiller, pour profiter. Danser pour vivre. 

( 8 mars, 2013 )

Cogito Ergo Sum

C’est l’histoire d’une fille. Une jeune fille normale de pas encore 20 ans. Elle n’a pas eu d’enfance difficile, pas de grossesse prématurée, aucun drame ne marque son expérience de la vie. Certains la trouvent jolie, pas comme les autres; d’autres pensent qu’elle est banale, sans intérêt, une fille comme les autres, un second choix. Celle qu’on choisit si la bimbo ou le canon n’est plus libre. Elle a des complexes qui prennent autant de place qu’une armoire Ikea dans un 20m². Et elle les cache derrière une apparente confiance en elle qui lui permet de flirter, de séduire, et parfois d’avoir ce qu’elle veut. Qui elle veut. Ça n’arrive pas si souvent que ça, contrairement à ce que croient ses copines. Des copines, elle en a beaucoup, des copains aussi. Des ami(e)s un peu moins, mais elle en a. Des amis qui pensent qu’elle sait ce qu’elle veut, qu’elle est déterminée et bien dans sa peau. Des fois ils ont raison, et pensent que c’est pour la forme qu’elle dit « dis pas de bétises » quand ils lui disent que de toute façon elle est belle et qu’elle n’a pas de soucis à se faire. Des fois ils ont tort parce que du soucis, elle s’en fait tout le temps. Pour ses parents, ses cheveux, ses amis, son look, l’argent, sa famille, son couple, son célibat, son futur, son présent. Surtout son futur.

Elle pense beaucoup. Comme disait Descartes, « je pense donc je suis ». ça pourrait être ça devise. Ça ou « on veut toujours atteindre l’inaccessible ». Le célibat et la liberté quand elle est en couple, la tendresse et l’amour quand elle est seule. La plupart du temps, elle ne sait pas trop. En fait, elle veut juste être heureuse. Elle peut être très généreuse et la minute d’après un peu égoïste, en amour c’est pareil. Elle est surtout jalouse, parce qu’elle pense qu’il serait bien facile de trouver mieux qu’elle. Pour ça, elle blâme les comédies romantiques. Les héroïnes de ce genre de films trouvent leur happy end à 25 ans, certaines même avant leur 20 ans. Alors elle a peur de passer à côté de son happy end à elle. Mais son problème c’est qu’elle ne fait pas encore la différence entre amour, attirance et affection. C’est comme ça qu’on en vient à perdre sa virginité à même pas 15 ans. Sans forcément le regretter, ça aurait peut-être valu le coup d’attendre. Elle ne tombe pas toujours sur des gentils, mais jamais sur des très méchants. Elle perd un bout d’elle-même à chaque fois, mais elle se reconstruit à chaque fis aussi. Elle a quelqu’un, ne sait pas si elle est amoureuse. Ou s’il tient à elle. Alors elle se retient, essaie de se protéger. Au cas où. Elle parle plusieurs langues, mais pas encore celle des hommes.

Un beau jour, avec sa meilleure amie, elle s’en va à Rome. Son rêve quand elle était plus jeune, et en effet, c’est un rêve éveillé quand elle découvre la ville. Quand un jeune italien lui sourit, quand elle découvre le Colisée, quand on lui dit qu’il est possible de monter sur le toit d’un des plus hauts monuments de Rome. Tout est merveilleux. L’italien de l’ascenseur panoramique lui sourit, il est si beau qu’elle n’arrive pas à retenir le sien, de sourire. Elle endosse sa carapace de fille forte et sûre d’elle, et ça marche. Il ne la quitte pas des yeux, lui dit qu’elle est jolie et qu’il aimerait la revoir. Ses yeux noisettes, ses clins d’œil, ses cheveux blonds un peu châtains, ses fossettes, tout chez lui la fait fondre. Surtout son accent italien. Elle sait qu’il est beau parleur, et qu’li a du draguer – et ramener chez lui – des dizaines d’autres filles, touristes pour la plupart. Mais elle fond quand même. Elle oublie un peu son copain français, culpabilise quand elle s’en souvient. Et retourne voir l’italien. Elle apprend qu’il s’appelle Fabrizio, qu’il veut la revoir. Elle oublie totalement son français et du haut du musée Vittorio Emmanuel II, elle se laisse draguer par un italien tout droit sorti du défilé Hugo Boss. Elle a l’impression de vraiment être la fille sûre d’elle qui lui lance des piques, qui lui fait comprendre qu’elle n’est pas indifférente à son charme. Pour un moment, ce n’est plus une carapace. Elle est juste une fille consciente de l’attrait qu’elle exerce sur un homme. Un homme qui prend son numéro, qui lui donne le sien, le tout copieusement arrosé de clins d’œil. Elle redevient rêveuse, nue sans sa carapace et se dit qu’elle doit drôlement lui plaire alors, plus que les autres filles. Elle est sur un nuage, elle retrouve un peu de confiance en elle jusqu’à ce qu’elle se rappelle qu’elle n’est pas cette personne là. Elle ne trompe pas. Ça fait trop mal, elle en a déjà fait l’expérience. Alors même si elle en a vraiment envie, elle annule son rendez-vous avec Fabrizio. Elle sait qu’elle le regrettera, mais elle aurait aussi regretté d’y être allée.

Elle se perd. Elle se perd dans ses pensées, dans l’affection timide de son français et dans les yeux de Fabrizio. Elle a peur de se laisser aller, peur et envie à la fois. Mais elle se dit que la vie est faite de compromis. Elle se dit beaucoup de choses en fait. Elle pense trop, comme Descartes. Cette fille là, c’est moi. « Cogito ergo sum », je pense donc je suis.

( 8 mars, 2013 )

A l’amour à la mort

Cher *** ,

Ne t’emballe pas, c’est juste une formule de politesse. Tu n’es pas « Cher *** », plus maintenant en tout cas. Tu n’es plus grand chose pour moi, à vrai dire. Je me suis trompée sur toi. Je croyais te connaitre, je croyais que tu me connaissais. Deux erreurs rien que dans cette phrase, ça fait mal. Tu étais tout pour moi. Un meilleur ami, un amoureux, un copain de déconne. Je t’ai tout confié; mes drames, ma vie, mes pensées, mes textes. Rien ne t’était secret, mes joies, mes peines, mes blagues et mes blessures. Je connaissais beaucoup d’éléments de ta vie qui me confortaient dans mes sentiments. Je te voyais comme quelqu’un de sensible et fort à la fois, doux, drôle, touchant, sincère. Et honnête. J’ai dû le rêver, cet homme là . Pourtant, je sais que quelque part en moi, ce toi est toujours présent et le sera probablement toujours. On n’oublie jamais quelqu’un qu’on a aimé, comme on n’oublie jamais le goût de ses bonbons préférés et l’odeur des chemises de son grand père. Peu importe si aujourd’hui, quand je pense à toi, je suis en colère, frustrée, dégoûtée, tout ça ajouté à une forte impression d’abandon. Tu es parti, ou plutôt tu m’as forcée à te laisser partir. Tu m’as fait comprendre que ma place n’était pas auprès de toi. Tu me vois comme une personne forte, tenace. A cet instant, je suis plutôt amère et seule. Si seule, avec pour compagnie mon crayon et mes mots qui se bousculent. Il parait qu’aimer, c’est vouloir le bonheur de l’autre, même si cela signifie accepter de le laisser partir. Ce sera peut-être le cas dans quelques jours, quelques mois, quelques années. Mais comme je t’en veux en ce moment ! Je t’en veux de me laisser, de me briser, d’en aimer une autre. Je t’en veux de me croire plus forte que je ne le suis vraiment. Je t’en veux de m’avoir fait croire que ça pourrait marcher, qu’un « nous » serait possible. Mais surtout, je t’en veux parce que je te déteste, mais au fond, si tu savais comme je t’aime. Alors s’il te plait, sois heureux avec elle, mais pas tout de suite. Laisse moi le temps de te haïr, de faire mon deuil. Tu me dois au moins ça. Tu as voulu m’expliquer, je ne comprendrai jamais. J’espère que ma douleur n’est pas vaine. Qu’il y a un Paradis, quelque part. C’est tellement calme ici, que la vie ne suffit pas à remplir ce silence et le vide en moi, en plein milieu de ma poitrine. En sacrifiant ta propre vie, tu as sacrifié un peu de la mienne. Tu l’as suivie dans la mort, et une part de moi t’a suivi toi. Prends en soin.

( 4 mai, 2012 )

Mon étoile

11 ans que je vis sans lui. 11 ans sans voir son visage, sans lui parler, sans me blottir dans ses bras. Un grand père, c’est particulier, c’est synonyme d’un amour inconditionnel. Je suis privée de cet amour depuis onze ans déjà. J’avais 8 ans, et la Terre  s’est arrêtée de tourner ce jour là. Depuis, elle s’est remise à tourner, mais plus de la même manière. Je vis dans le même monde, mais il me parait tellement différent.

Il a disparu; mais d’une certaine manière, il est toujours là, à travers cet engrenage incontrôlable de souvenirs qui se déclenche si souvent. Je revois sa maison, son jardin plein de fleurs, je retrouve l’odeur de ses chemises, le goût des pastilles de miel qu’il adorait. Je le revois, lui, le centre de mon monde de gamine. Avec mes yeux de petite fille, je le revois cuisiner le poisson qu’on allait acheter tous les deux. Je le revois en train de cueillir ses fleurs et de les mettre dans mes cheveux.

Mais je retrouve également l’odeur de sa chambre d’hôpital, un mélange de désinfectant et de nourriture sous vide. Lui qui aimait tellement la vie, il ignorait tout de la maladie qui le rongeait, ses enfants ont voulu qu’il vive dans l’ignorance d’une déchéance à venir. Le cancer est une saloperie, parfois assez généreuse pour permettre à ses victimes les moins chanceuses de mourir d’un AVC foudroyant. On a retrouvé mon grand père, cet homme si enthousiaste, si vivant,  inanimé dans ce jardin où j’avais passé tant d’heures à le regarder travailler. J’avais 8 ans, il en avait 71, et je n’ai pas pu me résoudre à lui dire au revoir.

Aujourd’hui encore, je me demande ce qu’il penserait de cette que je suis devenue, quels seraient ses conseils. Aujourd’hui encore, je lève les yeux vers le ciel parsemé d’étoiles et je souris à la plus brillante de toutes. Parfois, elle semble briller un peu plus fort, et ainsi, je sais qu’il est là. Et qu’il le sera toujours.

( 25 avril, 2012 )

Le bonheur recyclé et recyclable

Il y a des jours comme ça, où tout va mal. Le café n’est pas bon, le réveil n’a pas sonné, la SNCF fait grève, Maman a dormi dans la chambre d’amis. Il y a des jours où on aurait mieux fait de rester au lit. Il pleut, le bus est en retard, j’ai une tâche sur ma chemise, il annule un rendez-vous. Les cheveux se rebellent, les collants s’effilent, ils ont mis un match de football ou un débat présidentiel à la place de Friends. Le pot de glace est vide. Il vient de rompre, et le pot de glace est vide.

Et puis il y a d’autres jours. Le réveil n’a pas eu besoin de sonner, il est 7 heures et il fait déjà jour. Il y a des croissants, c’est les soldes. Le printemps est là depuis huit heures et psychologiquement on a déjà gagné 8 degrés. Un sourire dans la rue, une vieille dame qui rougit en saluant le vieux monsieur assis sur le banc en face de chez elle. Il n’y a pas un nuage dans le ciel, une odeur de fleurs flotte dans l’air.

Le malheur n’est pas contagieux; le bonheur, lui, a l’avantage de se propager. « L’enfer c’est les autres » disait Sartre. Ce sont aussi les artisans de notre bonheur, celui qui se construit pas à pas, qui dure. Celui qui se recycle. C’est comme l’écologie, même principe : des petits riens qui, accumulés, vont sauver la planète. Des hommes comme du malheur.

( 25 avril, 2012 )

Au nom du père

Pourquoi moi ? Tout le monde dit que c’est un honneur d’être choisi. Je le pensais aussi, avant que cela ne m’arrive. C’est souvent le cas; on se dit qu’on aimerait être à la place des élus, ou que ce soit un de nos proches. Une personne du village, du clan. Je suis un jeune garçon pur, je n’ai pas été perverti par les désirs et les vices de la nature humaine. C’est ce qu’ils recherchent. Je serai, le temps des célébrations, l’incarnation d’Inti, notre père le Soleil. Je serai adulé, craint et respecté à la fois. Peu de gens saisissent la portée du geste qui m’est incombé.

On frappe trois fois sur le sol, je reconnais le signal. Je me courbe et on place une lourde pierre sur ma nuque. Je suis prêt à entrer dans le palais du Sapa Inca. Je ne relève ni les yeux ni la tête. Je regarde le sol, et je pense. Peu importe les gardes, l’Inca et sa toute puissance. Je suis au service des dieux. Je n’ai pas l’expérience des sages, la foi des prêtres ou de mon peuple. Je doute. Si les dieux nous protègent, pourquoi autoriser ce qui est sur le point d’arriver ? L’Inca devine ma frustration et, à voix basse, dit que je devrais être fier d’avoir été élu. Mon coeur est assez pur pour satisfaire les dieux.

Encore trois coups sur le sol. Je sors du palais à reculons et je sens qu’on ôte la pierre qui était posée sur ma nuque. Je m’efforce de ne pas prêter attention à la foule qui entoure le temple au sommet duquel je me tiendrai dans quelques minutes. Le prêtre y est déjà, et devant lui est érigé un autel. Je reconnais les jarres à chicha, des feuilles de coca et l’odeur du sang du lama que l’on vient d’égorger parvient jusqu’à moi. Je sens chaque muscle de mon corps, chaque battement de mon coeur. Ce n’est pas une belle journée. Le ciel est couvert de nuages, ce qui rend nerveux le prêtre : un ciel orageux est synonyme de la colère des dieux. Je sens dans son maintien qu’il a hâte d’achever le rituel.

Vêtu des plus beaux tissus qu’un homme de mon âge puisse porter, je m’avance. Je compte chaque pas et regrette d’être né dans ce royaume qui tombe en ruines. Les cérémonies, les traditions, la vénération d’un Inca de plus en plus faible, rien n’a de sens à présent. Mais tout le monde prie avec plus de ferveur que jamais et je comprends que l’on attend un miracle, que mon rôle dans ce rituel est censé apporter. Je n’ai connu que ces coutumes, cette culture, ce pays. Pourtant je sais mieux que quiconque que tout cela sera vain.

Me voilà arrivé en haut du temple, à côté du prêtre. Je m’allonge sur l’autel et ferme les yeux. Moi qui aimais tant la vie, je m’apprête à être sacrifié en l’honneur d’un dieu qui n’existe pas. Je sens la lame froide du couteau contre ma poitrine et je sais que je vais mourir. Inutilement. Ma dernière sensation est celle de mon coeur  pleurant des larmes de sang.

( 24 avril, 2012 )

River of thoughts

Un homme ivre mort entre d’une démarche vacillante. Il sent l’alcool à 3 kilomètres et il a le ventre de l’homme qui a l’habitude d’être dans cet état là. Je serre les dents pour masquer ma répugnance et la nausée causée par l’odeur. Je plaque un sourire sur mon visage en espérant qu’il s’en aille. Vite. Il me demande un renseignement, c’est mon travail, je lui réponds. Il doit deviner ma répulsion car il déclare, la bouche pâteuse et l’élocution difficile qu’il a « un peu fait la fête hier soir ». Il est 4 heures de l’après midi. J’ai les mains qui tremblent, je n’arrive pas à maîtriser le flot de souvenirs qu’il a déclenché. J’arrive à peine à contrôler mes hauts-le-coeur, un homme qui passait par là s’en aperçoit et le fait sortir. Je m’assoie sur ma chaise, tremblante, tétanisée. Je ne me suis même pas rendue compte que je m’étais levée. Je remercie le monsieur pour son aide, d’une voix éteinte, perdue dans des souvenirs que je croyais enfouis.

Je repense à mon grand-père paternel, que je n’ai connu que 4 ans. Malgré cette courte période, je me rappelle son odeur, la même que l’ivrogne, une odeur de bière rance et de sueur. J’entends, 14 ans après, son rire gras et je revois le mépris dans les regards que lui lancent mes parents. Je me souviens avoir demandé à mon père pourquoi papy ne viendrait plus nous voir. Je ne me rappelle pas sa réponse, juste une détermination farouche qui brillait dans ses yeux. J’ai su, des années plus tard, que mon père avait grandi sans père. Ou plutôt avec un père qui pensait qu’élever son fils aîné, c’était lui donner des coups de ceinture.

Ensuite, je repense à mon oncle, le frère de ma mère. L’homme le plus doux du monde. Celui qui, malgré sa maladie et ses pauvres revenus, a toujours trouvé le moyen d’être gentil, doux et généreux avec ses proches. Mais j’étais mal à l’aise en sa présence; cette odeur l’entourait, lui aussi, et était le signe d’une maladie grave, mais aussi de la faiblesse et du vice. Le souvenir du merveilleux oncle, frère, fils, ami qu’il fut un jour reste terni par la déchéance qu’il a connu et qui l’a mené à sa perte. J’avais 11 ans.

J’en ai maintenant beaucoup plus, j’ai un travail en plus de mes études, je ne suis plus une enfant mais ces souvenirs restent accrochés à mon âme, à ma mémoire. Il pleut, les gens se bousculent dehors, et je me laisse envahir par l’injustice de la faiblesse humaine et par la tristesse de mes souvenirs.

( 24 avril, 2012 )

Des fois j’écris. Même que parfois, c’que j’écris, ça fait des histoires.

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